En 1845, l’expression « manifest destiny » ne s’impose pas immédiatement dans le langage courant, malgré son apparition sous la plume de John L. O’Sullivan. Le concept circule d’abord dans des cercles restreints, sans statut officiel ni définition juridique claire. Pourtant, il influence rapidement les décisions présidentielles et législatives, tout en restant absent des textes de loi. Les débats politiques de l’époque révèlent des résistances inattendues, y compris chez certains membres du Congrès.
Manifest destiny : genèse d’un récit fondateur et ses ambiguïtés
La Manifest Destiny n’est pas le fruit d’une révélation soudaine. Quand John L. O’Sullivan forge cette expression en 1845, il ne fait qu’éclairer, d’une formule percutante, une idée déjà ancienne, ancrée dans la culture américaine. Dès 1630, la « City upon a Hill » prônée par la colonie du Massachusetts annonçait l’ambition d’une nation différente, promise à un grand destin. Ce rêve collectif prend racine dans le puritanisme, l’idéal messianique d’un peuple censé guider le monde.
Ce socle idéologique, qui deviendra plus tard l’exceptionnalisme américain, s’enrichit au fil des décennies. O’Sullivan transforme la Manifest Destiny en programme implicite pour l’expansion territoriale. Aller vers l’Ouest, annexer le Texas, entrer en guerre contre le Mexique : chaque bataille, chaque conquête s’habille d’un vernis providentiel. Pourtant, sous le récit officiel, la réalité rattrape vite le rêve. L’avancée des pionniers se fait au prix de la spoliation des tribus amérindiennes et de violences répétées. Ce qui est souvent présenté comme progrès dissimule marginalisations, exclusions et luttes.
Le mythe irrigue peu à peu tous les grands moments de l’histoire des États-Unis. De la Révolution à la Constitution, chaque étape puise dans la Manifest Destiny une justification à la fois historique et morale. Le célèbre « yeoman farmer » incarne l’idéal du citoyen libre et propriétaire ; en coulisse, cette liberté repose sur l’accaparement et la domination.
Ce récit fondateur ne s’éteint pas avec le XIXe siècle. Il continue de marquer la culture populaire : la série de comics « Manifest Destiny » métamorphose l’expédition Lewis et Clark en aventure entre histoire et fantastique, preuve que le mythe continue d’alimenter l’imaginaire américain, génération après génération.
Déconstruire le mythe : quelles réalités derrière l’idéologie nationale ?
Pour saisir la portée de la Manifest Destiny, il faut accepter de regarder derrière le rideau du récit national. L’exceptionnalisme américain gagne en notoriété dès la Guerre de Sécession. Progressivement, il devient le noyau dur d’une idéologie nationale qui évolue au gré des époques : portée par Reagan, récupérée par Trump, adaptée à chaque virage politique.
La France aussi construit son roman national, fixant les grands épisodes de son histoire sous la Troisième République : la Révolution, Napoléon, la Grande Guerre. Michelet et Braudel magnifient l’épopée, mais laissent dans l’ombre la guerre d’Algérie, le régime de Vichy ou la colonisation. Fernand Braudel, avec Les Lieux de mémoire, met en avant le rôle ambivalent de la mémoire collective dans cette fabrique du récit national.
Certains ressorts permettent de comprendre la construction et la transformation de ces récits :
- La mémoire collective filtre les épisodes du passé, hiérarchise les souvenirs, en fait disparaître certains.
- Les minorités, qu’elles soient juives, protestantes ou issues de vagues migratoires, remettent en question le récit dominant.
- La diversité contemporaine force à relire l’histoire sous l’angle du respect des droits humains.
Construire une identité nationale, c’est traverser conflits, migrations, mutations. La République se présente comme universelle ; l’American Dream et la City upon a Hill affichent les mêmes ambitions. Sauf qu’aujourd’hui, les multiplicités de trajectoires brouillent les lignes, forçant à redéfinir ce récit imperméable.
Peut-être l’enjeu désormais n’est-il plus de raconter inlassablement la même histoire, mais de faire une place à ces voix nouvelles, inattendues, capables de secouer les certitudes et d’inventer d’autres horizons.

